
À l’enterrement de son père, son mari lui a soufflé : « Tu n’as rien à faire ici »… puis les voitures noires sont arrivées
PARTIE 1
Le jour où Claire Delmas enterra son père, Paris semblait avoir retenu son souffle.
Un ciel bas écrasait les toits gris du 7e arrondissement. Devant l’église Saint-François-Xavier, les invités avançaient en silence, serrés dans leurs manteaux sombres, comme si chacun craignait de faire trop de bruit devant la douleur.
Son père, Henri Delmas, n’était pas seulement un homme respecté.
Il était ce genre d’homme dont on parlait peu, mais dont tout le monde connaissait le nom dans les cercles d’affaires, les études notariales et les vieilles familles parisiennes.
Claire marchait derrière le cercueil, droite, le visage pâle, les mains glacées dans des gants noirs.
À côté d’elle, son mari, Mathieu Lemoine, ne la soutenait pas.
Il surveillait.
Depuis des années, Mathieu avait cette manière de se tenir près d’elle comme un propriétaire à côté d’un bien fragile. Il parlait à sa place. Décidait à sa place. Corrigeait ses phrases en public avec un petit rire humiliant.
Et ce matin-là, alors qu’elle venait de perdre son père, il trouva encore le moyen de la rabaisser.
Quand Claire s’assit au premier rang, Mathieu se pencha vers elle, le visage fermé, les lèvres à peine ouvertes.
— Tu n’as rien à faire ici, murmura-t-il. Tout ça, ce n’est pas ton monde.
Claire ne tourna même pas la tête.
Elle garda les yeux fixés sur le cercueil recouvert de fleurs blanches. Pendant une seconde, quelque chose trembla dans sa poitrine. Pas de la peur. Pas vraiment de la tristesse non plus.
Plutôt une fatigue immense.
La fatigue de 9 ans de mariage à se faire expliquer qu’elle était trop sensible, trop naïve, trop lente, trop incapable.
Mathieu posa sa main sur son genou, comme pour jouer au mari attentionné devant les autres.
Mais ses doigts serraient trop fort.
— Fais profil bas, ajouta-t-il. Après la cérémonie, on rentre. Pas de scène.
Claire sourit doucement.
Ce sourire le dérangea.
Mathieu connaissait la Claire qui baissait les yeux, pas celle qui souriait au bord du gouffre.
La messe se déroula dans une solennité froide. Le prêtre parla d’un homme discret, exigeant, généreux. Des anciens collaborateurs d’Henri essuyèrent leurs lunettes. Une voisine âgée sanglota dans son mouchoir.
Claire, elle, ne pleura pas.
Elle avait pleuré avant. Beaucoup. Seule, dans la salle de bains, pendant que Mathieu téléphonait à son associé pour parler d’un rendez-vous bancaire.
Au moment de sortir de l’église, le vent s’engouffra sous le porche.
Mathieu se rapprocha d’elle, agacé par son silence.
— Maintenant, tu me laisses gérer les condoléances, dit-il à voix basse. Ton père n’a jamais su organiser les choses correctement.
Claire s’arrêta.
Là, devant l’église, 4 berlines noires venaient de se garer en ligne parfaite.
Les moteurs ronronnaient encore.
Des hommes en costume sombre descendirent presque en même temps. Pas des chauffeurs de location. Pas des cousins venus faire impression. Des hommes calmes, précis, avec cette politesse dangereuse des gens qui n’ont pas besoin d’élever la voix.
Mathieu pâlit.
— C’est quoi ce cirque ? souffla-t-il.
Le premier homme, grand, cheveux poivre et sel, s’avança vers Claire et inclina légèrement la tête.
— Madame Delmas, nous sommes prêts.
Madame Delmas.
Pas Madame Lemoine.
Mathieu eut un rire nerveux.
— Pardon ? Vous devez vous tromper.
Claire se tourna enfin vers lui.
Elle avait le visage calme, presque lumineux sous le ciel gris.
— Non, Mathieu, dit-elle. Ils travaillent pour moi.
Il ouvrit la bouche, mais aucun son ne sortit.
Puis l’homme en costume lui tendit une enveloppe noire cachetée, portant les initiales d’Henri Delmas.
Claire la prit sans trembler.
Et quand elle vit, au loin, le notaire de son père descendre à son tour d’une des voitures, accompagné de 2 personnes qu’elle ne connaissait pas encore, Mathieu comprit que quelque chose lui échappait totalement.
Pour la première fois depuis leur mariage, ce fut lui qui eut peur.